Je me souviens : la vie familiale

Voilà encore encore quelques souvenirs de la « période rue René Boulanger » qui était dans les années soixante le quartier de la couture….

 

La vie familiale

 

Je me souviens des mots yiddish échangés entre mes parents lorsque la conversation n’était plus pour les enfants mais aussi de la compréhension ou interprétation que nous avions fini par avoir au fil du temps, ma sœur et moi, de ces mots devenus familiers.

Je me souviens de l’expression « devenir un mensh dans la vie » que mes parents utilisaient dans les moments solennels nous signifiant que nous devions devenir de « belles personnes » alliant réussite sociale et humanité.

Je me souviens de ces deux expressions couramment utilisées par mes parents et pour moi équivalentes : « s’habiller comme un shnorrer ou porter des shmatès » ; elles désignaient aussi bien le clochard que l’individu mal fagoté par manque de goût ou par la qualité médiocre des vêtements portés. Le shmatès s’opposait au beau tissu utilisé dans leur travail de « Tailleurs pour Femmes Haute Couture ».

Je me souviens des lignes de punitions que notre père nous imposait : « Je ne dois pas claquer les portes », lorsque ma sœur et moi étions trop bruyantes alors qu’il se démenait pour réaliser dans le temps imparti les tailleurs et manteaux commandés par son employeur. Les échanges avec ma mère étaient souvent houleux et l’ambiance familiale surchauffée.

Je me souviens de la rue Meslay et de ses nombreuses boutiques de mercerie, j’achetais souvent des bobines de fil « Decofil » pour compléter les canettes de la machine à coudre de mon père. Dans ces boutiques étroites, les rayonnages de boîtes et bobines, fixés derrière le comptoir de vente, m’impressionnaient tant par leur quantité que par leur classement bien codifié selon leurs couleurs ou numéros.

Je me souviens des jours de veille de fête lorsque ma mère tuait la carpe dans l’évier pour préparer le gefilte fish, le sang giclait et j’avais la nausée. Le poisson, acheté chez un poissonnier de quartier, était  fraichement  pêché dans un aquarium qui me semblait géant.

Je me souviens de l’animation du Carreau du temple lorsque, nous allions acheter des vêtements, ma mère, ma sœur et moi. Ces sorties représentaient un des rares moments de loisirs et de partage entre ma mère et nous.

Je me souviens de la bonne odeur du café frais moulu le matin et de ma mère qui fredonnait en s’affairant dans la cuisine.

Je me souviens du téléphone noir, à disque rotatif, posé sur une étagère proche de la porte d’entrée et de notre numéro : Bolivar ou peut-être bien Botzaris 92 37. Seules les trois premières lettres de ces noms de personne ou de ville suivies des quatre chiffres étaient à composer. Ces dénominations littérales, situant l’origine sociale du quartier d’habitation, furent abandonnées en 1963.

Je me souviens des 1er Mai, costumés et chantants ; en présence de mon père, dans une atmosphère de fête, nous assistions aux défilés sur le pas de la porte cochère du 46 rue René Boulanger.

Je me souviens de « La cage aux folles »  à l’affiche du caveau de la République et du ton méprisant avec lequel les parents intellectuels de mon amie Laureen en avaient discuté, alors que mes parents appréciaient sans réserves ; il y avait un fossé entre deux cultures et je trouvais difficilement mon équilibre entre les deux.

 

 

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