Naturalisation-dénaturalisation

En 2005 et 2011, je consulte les dossiers de naturalisation de Rafaël aux archives Nationales de Paris et de Fontainebleau. Depuis, ces archives se trouvent sur le site de Pierrefitte-sur-Seine. http://www.archives-nationales.culture.gouv.fr/fr/web/guest/site-de-pierrefitte-sur-seine

Je découvre alors trois demandes de naturalisation datées de 1933, 1935 et 1936 assorties de questionnaires détaillés. Certaines questions portent sur la famille, les fréquentations, le degré d’assimilation, l’appartenance politique etc.
Le commissaire de quartier, au vu des enquêtes de voisinage, émet un « avis motivé ». L’avis porte « sur la demande principale ainsi que sur la remise éventuelle des droits du sceau ».

L’avis rendu en 1933 indique : « ajournement, assimilation du mari encore insuffisante ». Tandis que celui de 1935 rapporte « n’a pas servi dans son pays, situation de famille irrégulière, profession sans intérêt ». Ces avis négatifs motiveront deux refus.

Déclaration en vue d’obtenir la qualité de Français (archives personnelles)

Enfin après avis favorable, Rafaël obtient sa naturalisation. Le décret du 8 octobre 1936, à l’époque du Front populaire, l’officialise.

Mais cette nationalité française, tant espérée et si difficilement acquise, lui est retirée par le décret du 21 mars 1941 de la législation antisémite de Vichy.

Qu’a-t-il pu ressentir à réception de son « avis de déchéance »? L’a-t-il même reçu avant son internement à Drancy survenu quelques mois plus tard?

Il sera en effet arrêté le 20 août 1941 lors de la rafle des juifs étrangers du 11ème arrondissement. http://drancy.memorialdelashoah.org/wp-content/uploads/2016/04/dossier-de-presse-drancy-1.pdf

Le retrait de nationalité de 1941 concerne également les trois enfants (dont mon père) nés de son premier mariage. Et alors que Rafaël n’est déjà plus de ce monde, un fonctionnaire zélé de Vichy demande par courrier du 12 décembre 1942 que les deux autres enfants issus de son second mariage soient également dénaturalisés.

Dans un livre récent sur les naturalisations/dénaturalisations, une historienne interprète à sa façon l’histoire de ma famille sans avoir eu le minimum de délicatesse de consulter les descendants. Elle écrit que Maria a repris le nom de Podchlebnik et réintègre le foyer familial. Elle ignore le remariage de Rafaël avec une cousine du même nom.

La lecture de documents administratifs sans consultation des archives ou récits des familles impliquées peut falsifier l’histoire. Et pourtant la somme des petites histoires faites de témoignages avec écrits et photos contribue à tracer la grande Histoire et parfois même l’éclaire sous un jour différent.

 En 2018, j’obtiens de nouveaux documents aux archives de la préfecture de Police du Pré-Saint-Gervais https://www.prefecturedepolice.interieur.gouv.fr/Nous-connaitre/Services-et-missions/Service-de-la-memoire-et-des-affaires-culturelles/Les-archives-de-la-prefecture-de-police. Le fichier des étrangers indique comme date d’entrée en France de Rafaël le 22 avril 1941 et que sa carte d’identité (étranger) est valable pendant 3 mois. La date d’entrée en France inscrite est celle qui suit de peu sa dénaturalisation. Elle est bien sûr erronée car mon grand-père avait construit sa vie en France pendant plus de vingt ans et à cette date les juifs de Pologne étaient déjà regroupés dans des ghettos dont peu allaient pouvoir s’échapper.

Son existence parisienne depuis son arrivée en 1920 a été rayée de l’histoire par ces documents. Son identité et sa vie lui furent volées.



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